Charles Bernard de Marigny

Par le CF (H) Michel du Couëdic de Kerérant - Article paru dans la Revue du pays d'Argentan.

Charles René Louis, vicomte Bernard de Marigny, né à Sées le 1er février 1740, qui s'est illustré durant la guerre d'indépendance des États-Unis, lors du combat de la frégate la Junon.


Bernard de Marigny d'après une gravure d'époque.

Les Bernard de Marigny sont une ancienne famille de Normandie. Nous les soupçonnons de descendre d'un des compagnons de Guillaume de Normandie durant la conquête de l'Angleterre, qui a fait souche dans un autre coin du département, près de Gacé : les Bernart, de Courménil et d'Avernes, famille connue pour ses douze marins, tous chevaliers de l'ordre de Malte. L'un des Marigny, d'une génération précédente, est dit " cousin du marquis de Chambray ".

En revanche, nos Marigny ne sont pas parents du marquis de Marigny, frère de Madame de Pompadour qui, responsable des Beaux-Arts sous Louis XV, choisit l'architecte Gabriel, un Argentanais célèbre, pour tracer les plans de la place de la Concorde.
Quant à la famille proche de Charles Bernard de Marigny, nous savons que son grand-père a été commissaire des haras à la Rochelle, ce qui n'a rien d'étonnant pour un Normand, et que son père, Alexandre, fut officier de marine durant vingt ans, de 1734 à 1754. Marié à Marie Françoise Le Coutelier, il avait eu au moins deux fils, marins tous deux et héros de la guerre d'indépendance des Etats-Unis : l'aîné, le chevalier de Marigny, appelé aussi Marigny d'Avernes, mourut au commandement du vaisseau le César lors de la bataille des Saintes, en avril 1782, dans une explosion qui fit plus de quatre cents victimes.


Le manoir de Marigny, près de Mortrée, manoir où il a peut-être vécu dans son enfance (photo MCK)

Nous nous intéresserons plus particulièrement au second, Charles, le plus célèbre, qui est né à Sées.

Il eut de bonne heure la vocation maritime. En 1754, à quatorze ans, il devient garde de la Marine. Il a pour condisciple Jean Isaac Chadeau de la Clochetterie, le futur commandant de la Belle Poule lors de son combat contre la frégate anglaise l'Arethusa sur la côte Nord de la Bretagne, près de Plescoat, combat qui marqua le début de la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Comme Marigny l'aîné, la Clochetterie fut tué à la fin de cette guerre, à la bataille des Saintes, au commandement d'un autre vaisseau, l'Hercule.

Les carrières de Charles Bernard de Marigny et de la Clochetterie se sont croisées à plusieurs reprises.
En mars 1778, Marigny reçoit le commandement de la Belle Poule. A l'époque il a déjà embarqué sur seize bâtiments différents. Il est vrai que les mutations sont fréquentes pour les jeunes officiers, mais que l'on ne nous dise pas que les marins de Louis XVI étaient mal amarinés.


Les armes des Bernard de Marigny sont une invitation à la mer : d'azur à trois fasces ondées d'or.

Sa première mission est délicate : raccompagner Franklin en Amérique. Les instructions qu'il reçoit pour cette mission sont conservées aux Archives nationales.
En Manche, alors que Franklin est à bord, se produit un incident semblable, en moins grave, à celui qui entraînera le combat de la Clochetterie : deux vaisseaux anglais demandent à visiter la Belle Poule. Naturellement, Marigny s'y refuse, avec cette fière parole : "Apprenez que les bâtiments du roi de France ne se laissent jamais visiter". Les Anglais s'excusent, disant qu'ils avaient cru avoir affaire à une frégate des insurgés américains… Ils ne savaient pas, bien sûr, que leur ennemi juré était à bord.
Le mauvais temps oblige Marigny à relâcher à Brest. Il passe le commandement de la Belle Poule à la Clochetterie, et reçoit celui d'une autre frégate, la Sensible, avec laquelle il reconduit sans encombres Franklin jusqu'à Halifax.
Le port de Brest est alors en pleine effervescence, car on remet en état tout ce que la flotte française compte de vaisseaux et de frégates, pour une grande expédition contre l'Angleterre - peut-être un débarquement - sous les ordres du lieutenant général d'Orvilliers. Ce sera la bataille d'Ouessant, une des belles victoires françaises de la marine de Louis XVI, le 28 juillet 1778. Bernart de Marigny y participe, avec la Sensible ; il est nommé capitaine de vaisseau le 13 mars de l'année suivante.


Le combat de la Junon, d'après P.J. Gilbert - (photo MCK)

Après le commandement de la Sensible, il reçoit le commandement de frégate la Junon et est affecté à l'escadre de Latouche-Tréville, le 7 août 1779. C'est là qu'il va vivre la plus glorieuse page de sa carrière, en compagnie d'une autre frégate, la Gentille, commandée par le chevalier de Mengaud de la Hage. L'affaire se passe en Manche, près de Plymouth où les deux frégates sont en patrouille. Elles rencontrent deux navires ennemis, un vaisseau anglais de 64 canons nommé l'Ardent accompagné d'une frégate, le Fox. Les deux Français n'hésitent pas à les attaquer malgré la disproportion des forces.
Il existe, aux Archives nationales, un récit détaillé de ce combat, qui est un de ceux que le roi Louis XVI fit peindre pour garder la trace des principaux événements maritimes de son règne, ainsi que pour l'édification des élèves des écoles de la Marine.

Passé sous pavillon français, l'Ardent fut commandé durant deux ans par Marigny. A son bord, il s'illustra à nouveau aux Antilles sous les ordres de l'amiral de Grasse, notamment au combat de St Christophe, en janvier 1782.
Deux ans plus tard, en 1784, il commande une petite division en Afrique, pour une expédition en Angola, possession portugaise. Le Portugal était bien sûr allié de l'Angleterre.

Marigny est ensuite major de la 1ère escadre, en mai 1786. On raconte que lors de la visite de Louis XVI à Cherbourg, comme il était un homme de grande taille et de grande force, on lui demanda de porter Louis XVI, pour l'aider monter à bord d'un navire.Cette anecdote est racontée de façon différente par Victor Guyon des Diguères : " Marigny était chargé de l'inspection des ports, en 1789, et se trouvait à Cherbourg, lors du passage du roi Louis XVI. En descendant du canot royal, commandé par Marigny, le roi fit un faux pas et faillit tomber ; le commandant le saisit dans ses bras et le porta dans la chambre du canot. "Que vous êtes fort, M. de Marigny ! dit le roi. - Sire, reprit celui-ci, un Français est toujours bien fort quand il tient son roi entre ses bras." (Guyon des Diguères , La vie de nos pères, page 73, 1879. Note de M. Gérard Kempf dans l'article de le revue le Pays d'Argentan, N° 50, juin 2002.)

Il est ensuite major général à Brest en 1790 et doit faire face à l'agitation révolutionnaire. Des troubles sérieux avaient été fomentés par l'équipage du vaisseau le Léopard ainsi que par les troupes du régiment de Port-au-Prince embarquées sur ce navire. La mutinerie avait aussi gagné l'America, premier vaisseau sortis des chantiers américains, qui avait été offert à la France par le Congrès des Etats-Unis. Le 15 septembre 1790, une potence est dressée devant son hôtel de Marigny et il est pendu en effigie par les insurgés. Huit jours plus tard, un décret de l'Assemblée nationale, signé de Louis XVI, ordonne des poursuites contre les mutins. Marigny réussit à ramener l'ordre, à force de négociations.

En 1791, il est promu contre-amiral. Lassé par les troubles de la Révolution, il démissionne en 1792. Lors du procès de Louis XVI, qu'il connaissait personnellement, il lui offrit de venir témoigner en sa faveur, mais le roi refusa. Marigny est emprisonné durant la Terreur, ainsi que sa femme et sa fille.
Nommé vice-amiral à la Restauration, Marigny est mort à Brest le 25 juillet 1816, sans avoir revu la terre normande, semble-t-il.

(Références bibliographiques : Archives nationales - Dictionnaire de biographie française - Les Ornais célèbres , CCI Alençon - O. Havard Histoire de la Révolution dans les ports de guerre II - Chevallier La Marine française durant la guerre de l'Indépendance américaine).